La Cabane à Lapins ~ Lettre de Zola à Flaubert


À Gustave Flaubert

Médan, 9 août 1878
Mon cher ami,

J’allais vous écrire, travaillé du remords de ne vous avoir pas écrit plus tôt.
J’ai eu toutes sortes de tracas. J’ai acheté une maison, une cabane à lapins, entre Poissy et Triel, dans un trou charmant, au bord de la Seine; neuf mille francs, je vous dis le prix pour que vous n’ayez pas trop de respect. La littérature a payé ce modeste asile champêtre, qui a le mérite d’être loin de toute station et de ne pas compter un seul bourgeois dans son voisinage. Je suis seul, absolument seul; depuis un mois, je n’ai pas vu une face humaine. Seulement, mon installation m’a beaucoup dérangé, et de là ma négligence. (…)
Émile Zola
Émile ZOLA
Correspondance T 3 (1877-1880)
Lettre numéro : 99, page 201.
PUM - CNRS

(1) - Photo ....qui n'existe pas ! Réalisé par André Paillé
- Cette photo fut prise par Patrick Mercier en 2008 à Médan
- Photo modifiée avec "photoshop" par Luc Audet
(les deux tours en moins, plus une tonalité Sépia)

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La cabane à lapins et sa tour Nana

« Une tour carrée au pied de laquelle se blottit une microscopique maisonnette comme un nain qui voyagerait à côté d’un géant ». Ou encore : « Une grande construction carrée et neuve très haute (semblant) avoir accouché, comme la montagne de la fable d’une toute petite maison blanche blottie à son pied ».

Guy de Maupassant. Les dimanches d’un bourgeois de Paris, Contes et Nouvelles, La Pléiade, tome 1, p. 146

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(1) Il n’existe, en effet, aucun cliché antérieur du domaine primitif, ni de ses agrandissements successifs. [...] Rien n’est venu jusqu’à nous [...] de la curieuse bâtisse dans laquelle Maupassant voyait un nain voyageant à côté d’un géant.

Jean-Claude Le Blond-Zola, Zola à Médan, p. 247. Société Littéraire des Amis d’Émile Zola 1999



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A Médan - "Quand un clapier devient cathédrale !"


La cabane à lapins : Quel bonheur d’être lapin, dans un village de Seine-et Oise, au cœur du XIX°

Article publié le 7 août 2008
PAR Michèle Ballery

SOURCE: http://www.nouvelles-des-deux-rives.com/spip.php?article33

Cette réflexion, quelque peu simpliste, me direz-vous, me vient à l’esprit à l’évocation d’une jolie maison de caractère, nichée dans un nid de verdure, dans un charmant village yvelinois, MEDAN. Son acquéreur, en 1877, écrivain prolifique et fondateur de l’Ecole littéraire Naturaliste avait pour nom Emile ZOLA. Il l’appelait sa « cabane à lapins » ! Évoquer ZOLA, même succinctement, n’est pas une mince affaire ! Son œuvre, considérable, marque la naissance du Naturalisme, courant littéraire représentatif du milieu du XIX°siècle, dont l’objectif visait à reproduire au plus près les réalités de la vie , naturelle ou sociale, dans tous ses aspects, fût-ce les plus sordides. C’est ainsi que naît la vaste fresque littéraire, « l’Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire », plus connue sous le nom des « ROUGON-MACQUART ». Pas moins de 20 romans composent cette œuvre monumentale.

Grâce au succès du septième volume, « l’ASSOMMOIR » (1877), ZOLA, amoureux de la nature, bien que Parisien d’origine, commence sa recherche d’un havre de paix « où la vie serait douce et le travail aisé » de préférence le long de la Seine, (témoignage de sa passion pour l’Eau, ses senteurs, ses couleurs) et « non loin de la Capitale, mais suffisamment éloigné pour décourager les importuns ».

Ses amis ( Guy de Maupassant, Paul Cézanne, Edouard Manet ) prospectent pour lui : Vernouillet, pittoresque village, Triel, et ses coteaux ensoleillés, Villennes, Médan. Accompagné d’Alexandrine, son épouse, il visite . A MEDAN, une étroite maison, un petit jardin,et un écriteau « A Vendre ». C’est le « coup de foudre »... - La Tour « NANA » Immergé dans les odeurs de la Terre et de l’Eau, qu’il affectionne tant, ZOLA, serein, peut alors entreprendre « NANA », neuvième maillon de la chaîne dans la série des « ROUGON-MACQUART ». Le succès de « NANA » dépasse celui de « l’ASSOMMOIR » . Il va servir , en 1880, à la construction de la Tour Carrée, la « Tour Nana », jouxtant sur la droite, le bâtiment primitif.

Elle abrite, au rez-de-chaussée, la salle à manger, de 7 m x 4,50 m, ouverte sur les jardins, au plafond incrusté de fleurs de lis, aux tapisseries de Cuir de Cordoue, ceintes de faïence de DELFT. Aux murs, pendent encore vaisselles et plats d’argent, d’étain ou de bronze. Des vitrines conservent précieusement la porcelaine et les verres de Cristal de Bohème , dans lesquels étaient servis les repas gargantuesques offerts aux nombreux hôtes fréquentant la maison. ZOLA possédait, en effet, des goûts de luxe. La misère, connue à PARIS, à ses débuts, (« Etre pauvre à PARIS, c’est être pauvre deux fois » , disait-il,) n’avait pas effacé ses souvenirs d’enfance aisée de fils d’ingénieur. Contiguë à la salle à manger, la cuisine, de dimensions généreuses, entièrement tapissée de faïence bleue, fierté d’Alexandrine, est pourvue d’un immense four pouvant accueillir (et rôtir) un agneau tout entier.

Accédant à l’étage supérieur, nous découvrons la chambre des maîtres de céans, parée d’un immense tableau du jeune Emile, en compagnie de ses parents, et dotée d’une cheminée à conduits latéraux, rare à cette époque. Au centre de la Salle de bains, attenante, la baignoire de cuivre , alimentée en eau chaude, scintille. Dans un angle, subsiste encore un meuble à linge, en laiton, composé de deux plateaux, le plateau inférieur accueillant les braises qui sècheront le linge entreposé sur le plateau supérieur.

Le second étage abrite le cœur de la bâtisse, l’âme de la maison : le Cabinet de travail du Maître. C’est un domaine secret. Personne n’y entre sans y être invité. Grande pièce de 6,50 m x 7 m, ornée d’un plafond aux poutres apparentes décoré de fleurs de lis d’or, d’un bureau central dont le fauteuil Louis XIII prend place exactement au dessus d’une bouche de chaleur du calorifère. ZOLA s’y enferme tous les jours de 9 heures à 13 heures. La cheminée à cariatides, elle aussi fleurdelisée, porte la fière devise de l’écrivain : « Nulla dies sine linea » ( Pas un jour sans une ligne). De part et d’autre de la grande baie vitrée, ouverte au soleil levant, devant laquelle il aimait tant contempler le fleuve, sont disposés un buffet de marqueterie hollandaise, une très belle glace Renaissance et un lutrin de fer forgé supportant encore un manuscrit. Au fond de la pièce, une mezzanine abrite l’impressionnante bibliothèque du Maître, « son grenier » l’appelait-il !

Il m’est difficile de poursuivre sans vous faire partager l’émotion indéfinissable qui s’empare ici du visiteur. Le silence, la noblesse du lieu, le transporte, sans qu’il y puisse résister, hors du temps. L’ombre de ZOLA plane en ces murs . Il est là, il écrit … peut-être l’ultime chapitre de GERMINAL ? Va-t-il se retourner ? Nous surprendre ? Nous, les intrus, dans cet espace défendu ?

- La Tour « GERMINAL »

GERMINAL terminé, Zola éprouve le besoin d’adjoindre à sa maison , qui lui paraît inachevée, une salle nouvelle, de dimensions hors du commun, à la fois lieu de rencontres, de causeries et d’échanges. C’est ainsi que débute, fin 1885, la construction de la « Tour Germinal ». Ouverte sur le parc par trois hautes fenêtres à pans coupés, à l’opposé de la « Tour Nana », elle constitue la Salle de réceptions , dite la Salle de billard.

Son aménagement intérieur, sa décoration témoignent, à la fois, de l’accession à la gloire de son propriétaire, de son goût du luxe et de sa ferveur du passé. Le dallage de mosaïque, entièrement fleurdelisé, la cheminée Renaissance, sur le devant de laquelle s’étire la Salamandre , emblème de François Ier , omniprésente dans les demeures royales du Val de Loire de BLOIS ou de CHAMBORD, représentent les principales curiosités de ce nouvel édifice zolien. Passionné de vitraux, ZOLA charge le maître verrier BABONEAU de créer, sur les baies vitrées prodiguant la lumière du jardin, des paysages colorés faits de fleurs, de feuillages, d’animaux et d’oiseaux. Composant lui-même les formes et les couleurs, il participe à la création de l’éblouissante œuvre d’art que constituent ces vitraux. Reprenant la tradition des seigneurs de jadis, il fait apposer, aux angles du plafond et des murs recouverts de tapisseries, les armoiries des localités en rapport avec chacun de ses ascendants.

D’aucuns critiqueront ces outrances… Mais le génie engendre-t-il la mesure ? La propriété atteint enfin son aspect définitif. Elle va servir de cadre de choix aux soirées littéraires des « amis de ZOLA » , « les six de MEDAN » Lors de séjours de jeunes écrivains pleins de talent, trouvant auprès de ce couple chaleureux que furent Emile et Alexandrine ZOLA, affection, qualités de cœur et d’esprit, chacun d’entre eux apporte sa contribution par un ouvrage ou une nouvelle. Ainsi naîtront les « Soirées de Médan », consacrant le village et lui donnant sa notoriété.

- JEANNE

Jusqu’en 1888, la production littéraire de ZOLA, dans le cadre harmonieux de sa maison de MEDAN, atteint son apogée. Les ouvrages se succèdent, au rythme d’un par an : L’ŒUVRE, LA TERRE, LE REVE. Cette sérénité, il la partage avec Alexandrine, qui vit et grandit à son rythme. Jusqu’au jour de Mai 88, où une voix fraîche et harmonieuse, échappée de la lingerie, va changer le cours de sa vie. Cette voix, c’est celle de Jeanne, la lingère. Elle a 20 ans, sa jeunesse et sa beauté, sa joie de vivre, vont ensorceler le cœur du vieux jeune homme de 48 ans, souffrant d’un drame caché, enfoui dans son inconscient : une maison, sa maison, sans enfant. Il évoque le sujet dans « LA TERRE » (1887), la fécondité « faire de la Vie ». De la vie, il va en faire… Jeanne lui donne deux enfants.

L’intensité de son bonheur sera pourtant toujours assombrie par la conscience de la souffrance d’Alexandrine, qu’il avoue légitime. Il installe Jeanne et les enfants sur les collines de Cheverchemont, à Triel, face à la Seine. Seul le fleuve les sépare . De son cabinet de travail, il distingue la maison, discernant parfois, à l’aide d’une longue vue, quelques chères silhouettes… Après bien des années de douleurs, de vicissitudes, il retrouvera la paix (une paix relative). La vie s’installera dans le statu-quo, entre Jeanne et Alexandrine, qu’il ne cessera jamais d’aimer. MEDAN retrouve sa finalité première : le travail. Après quelques noirs tableaux : « La BETE HUMAINE » (1890), « la DEBACLE » ( 1892), il termine la série des ROUGON-MACQUART sur une note d’espoir : « Le Docteur Pascal »(1893).

Ami lecteur, si lors d’un week-end automnal, vos loisirs vous mènent vers la banlieue yvelinoise, dirigez vos pas vers MEDAN. Rue Pasteur, au N°26, au terme d’une élégante allée ombragée, vous découvrez la MAISON. Telle une cathédrale, flanquée de ses deux tours dissemblables, elle embrasse, de ses larges baies aux vitraux colorés, le fleuve tant aimé, ses coteaux, ses bosquets, ses frondaisons. L’imagination aidant, peut-être verrez-vous, derrière les vitres du cabinet de travail, au second étage de la Tour « NANA », une silhouette s’animer… Elle vous invite. N’hésitez pas. Entrez. Comme moi, d’abord, l’émerveillement vous étreindra, puis l’enchantement opérera.

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" Édité dans le but de mieux connaître et aimer Émile ZOLA "


1 commentaire:

Marie-Anne Buiron a dit...

Remarquable description de l'ensemble de cette belle maison musée où Zola nous émeut encore quand on la visite.
Marie-Anne Buiron née François.